THOMAS (D.)


THOMAS (D.)
THOMAS (D.)

Le plus déroutant des poètes anglais de l’entre-deux-guerres, Dylan Thomas, déploie en d’étranges images et masque tout à la fois derrière des jeux de mots une angoisse du temps qui trouve son champ d’élection dans les thèmes conjugués de la naissance, de la sexualité et de la mort.

Un poète précoce

Dylan Marlais Thomas, né à Swansea (pays de Galles), mort à New York, fut un écrivain précoce mais ne connut qu’une assez brève carrière. Au cours de ses études (1925-1931) au lycée de sa ville natale – où son père enseignait l’anglais –, il compose déjà d’habiles poèmes. Certains d’entre eux (et ce sera aussi le cas pour quelques autres jusqu’en 1934) sont écrits en collaboration, notamment avec Daniel Jones, les deux «mystificateurs» composant alternativement vers pairs et impairs. La période suivante, qui le voit travailler pour le South Wales Daily Post et tenir des rôles au Swansea Little Theatre, est riche en activité poétique: après quelques pièces qui paraissent dans le New English Weekly et le Sunday Referee, elle culmine avec la publication en décembre 1934 du recueil Eighteen Poems. En 1936, année de l’exposition surréaliste de Londres, à laquelle il participe, Thomas fait paraître la nouvelle série des Twenty-Five Poems. Marié en 1937 à Caitlin MacNamara, dont il aura trois enfants, il donne à la veille de la guerre (août 1939) La Carte du Tendre (The Map of Love ), qui comprend une quinzaine de poèmes et sept petites œuvres en prose (dont celle à laquelle le volume doit son titre), et, en avril 1940, Portrait de l’artiste en jeune chien (Portrait of the Artist as a Young Dog ), dans lequel il évoque des souvenirs marquants de son enfance. Réformé, il écrit de 1940 à 1944 plusieurs scénarios de films documentaires, et apporte de 1945 à 1950 sa collaboration à la B.B.C. Après la publication, en 1946, du recueil de poèmes Morts et entrées (Deaths and Entrances ), il s’oriente davantage vers la prose et la production d’œuvres dramatiques: scénario d’un long métrage, Le Docteur et les démons (The Doctor and the Devils , 1953), et pièce «vocale», le célèbre Au bois lacté (Under Milk Wood-A Play for Voices ) qui paraîtra en volume après sa mort, en 1954; il se fait aussi lecteur de poèmes, et c’est au cours de son quatrième voyage aux États-Unis, où il rencontrait à ce titre un très vif succès (auquel sa réputation de buveur bouffon n’était pas étrangère dans certains milieux), qu’il meurt quelques jours après son trente-neuvième anniversaire. En dehors des œuvres poétiques rassemblées en 1952 (Collected Poems ), on notera, en publication posthume: Très tôt un matin (Quite Early one Morning , 1954), qui réunit diverses causeries faites à la B.B.C.; Une vue de la mer (A Prospect of the Sea , 1955), où l’on trouve de brèves histoires et des essais que l’auteur souhaitait conserver et qui constitue pour une part un complément à l’autobiographie du Portrait ; quant au curieux Aventures dans le commerce des peaux (Adventures in the Skin Trade , 1955), dont certains passages avaient paru séparément en 1941 et en 1953, c’est une fantaisie romanesque, demeurée inachevée, qui mêle constamment rêve et réalité.

Le jeu verbal et l’angoisse existentielle

Naissance, sexualité et mort sont les principaux thèmes des poèmes que Thomas écrit avant la guerre. Le premier est souvent abordé sous son aspect brutal, obstétrique, mais se prolonge, par le biais de rêveries sur la vie prénatale, jusqu’au moment même de la conception, rejoignant ainsi le thème de la sexualité. La mort, elle, provoque chez le poète moins l’effroi devant l’arrêt des fonctions vitales ou la corruption du tombeau qu’une permanente angoisse, à demi exorcisée par la bouffonnerie et les jeux de mots, devant le déclin progressif d’un être voué à la destruction finale. Ainsi se soudent fortement, en une histoire unique (qui a sa réplique au niveau cosmique, puisque l’univers est au pouvoir de ce même destin dans le poème «The force that through the green fuse drives the flower... », par exemple), des thèmes dont chacun, pris isolément, n’est évidemment pas propre à la poésie thomasienne. Se dévoile alors, en dominante sous-jacente et unificatrice, le thème du temps destructeur qui sclérose et anéantit depuis le commencement du monde comme depuis la naissance de chaque être particulier; il donne lieu non à un lyrisme conventionnel qui déplorerait la fuite des heures, mais à de riches et curieuses constellations d’images dans lesquelles dominent les substances capables de se liquéfier ou de se durcir (non seulement l’eau et son altération en neige ou en glace, mais encore le miel, la cire, le goudron) et, de façon très générale, toutes celles qui connaissent des états divers et peuvent donc connoter le changement. Le symbolisme de Thomas, surtout dans les trois premiers recueils (mais les échos s’en prolongent au-delà), ne va pas sans une grande ambiguïté. Celle-ci a notamment sa source dans la valorisation constante de l’élément marin: signe de la vie prénatale bienheureuse (lorsque le fœtus à l’abri du temps ignore le multiple et n’a qu’une vague prémonition de son douloureux destin), il est également associé au thème de la naissance (le jaillissement hors des océans est l’analogue de la venue au monde), mais il s’impose aussi comme symbole de mort, soit que l’existence prenne l’apparence d’une navigation périlleuse, soit que le poète imagine la destruction ultime comme une plongée ou comme un naufrage dans quelque mer des Sargasses.

Du lexique de l’anglais l’auteur exploite à plein les sonorités, qu’il agence en un réseau complexe d’allitérations et d’assonances prolongées souvent bien au-delà du vers; il en utilise aussi toutes les ressources sémantiques, faisant apparaître ici tel mot dans un contexte qui, superficiellement, invite le lecteur à en accepter tel sens, mais le réintroduisant plus loin avec une signification autre ou, de manière plus déroutante, choisissant un autre vocable synonyme du premier pour un sens auquel la précédente occurrence de celui-ci ne faisait pas immédiatement songer. Bref, le jeu auquel se livre Thomas montre assez l’importance qu’il attache conjointement à la texture phonique du mot et aux latences sémantiques (faits d’homonymie et de polysémie) dont il est chargé, mais il révèle également combien le poète demeure sous l’empire d’associations obsédantes qui, par-delà les manipulations apparemment gratuites que subit le vocabulaire, laissent se réinstaurer l’angoisse du temps et de la mort. À cet égard – et l’impression est renforcée par les méandres d’une syntaxe souvent personnelle, qui crée parfois des mots composés à la limite de la transgression grammaticale, favorise elle aussi l’ambiguïté et contribue à l’hermétisme de maints passages –, il y a congruence quasi parfaite entre le traitement que Thomas impose à la langue, l’engendrement des images en un perpétuel conflit et l’auto-analyse à laquelle l’auteur avouait s’être complu tout en ayant par ailleurs l’ambition de communiquer une expérience commune à tous les hommes.

De ces obscurités (souvent délibérées malgré leur apparence parfois trompeuse d’écriture automatique) Thomas s’éloigne peu à peu après 1940, sans que pour autant s’évanouisse jamais complètement l’angoisse. La guerre, en le mettant au contact de la souffrance d’autrui, sera l’occasion de poèmes de circonstance, dans lesquels le thème de la mort, s’appliquant à des objets précis, se fera moins étrange et moins diffus. Corrélativement, le thème de l’enfance, qui apparaissait jusqu’ici avec une coloration plus anxieuse due au fait qu’il se subordonnait à celui de la mort, acquiert une place de choix; il est, comme dans les œuvres en prose, nourri de réminiscences heureuses et de liberté, et prend pour paysage d’élection non plus l’ensemble du cosmos, mais plus humblement (et, ici encore, plus spécifiquement) la nature galloise. Le style, enfin, est devenu moins opaque. Peut-être une œuvre comme Under Milk Wood (pièce radiophonique qui obtint le prix Italia) montre-t-elle la direction qu’aurait prise le génie de Thomas si la mort n’avait interrompu sa carrière: le poète y garde son goût pour le jeu verbal prestigieux, mais relègue au second plan ses obsessions propres pour mettre en scène les habitants d’une communauté galloise en folie dont il contemple avec amour et humour les désirs les plus secrets.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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